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Le blues de l’éleveur

* Ce post n’est pas là pour faire pleurer dans les chaumières ou d’apitoyer les gens sur mon triste sort, il n’est là que pour partager un peu du quotidien d’une raterie *

Bien sur personne ne m’a forcée, tout ceci n’est que le résultat de mes choix et je les assume sans problème. Mais force est de constater qu’il y a des jours où je fatigue, des jours où ça glisse moins bien.

Être « éleveur » c’est jongler avec  tout un tas de paramètres, tout le temps. Le souci est qu’on ne sait pas toujours bien jongler et/ou qu’il y a des paramètres moins accessibles ou acceptables (encaissables?) que d’autres. On voit souvent l’éleveur comme celui qui met papa dans maman, élève et place les petits, dans les meilleurs cas reste disponible par la suite. Jolie surface si simple, cachant le reste de l’iceberg… Pour mieux comprendre le sujet, voici 10 minutes dans la tête de Limë, « gérante » de la raterie Tarte Au Citron.

 

  • Chérie, ça va trancher.

« Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités » disait l’ancien. Choisir ne serait pas tant un souci s’il n’y avait pas derrière l’avenir d’être vivants, totalement dépendants de notre bon vouloir. Alors on tourne toujours tout dans tous les sens, on essaye d’envisager pleins de possibilités et de faire au mieux. Mais rien ne sera jamais parfait et assumer un « au mieux » laisse parfois un goût amer. On ne sera pas celui qui va trinquer, celui qui va en souffrir dans sa chair et pourtant c’est à nous de choisir.

Choisir pour eux, boules de poils et adoptants, tout en n’étant pas celui qui vivra les choses IRL, celui qui va directement payer les pots cassés. Situation agréable pour certains (c’est bien plus facile quand ça ne nous touche pas), terriblement stressante pour moi. Je choisis, j’assume, j’y mets un point d’honneur et en repro… c’est impossible. Alors je fais encore « au mieux », double dose d’amertume.

 

  • Le dos droit et les mains sur les cuisses.

Chaque action appelle une réaction, allant du positif à la lapidation (excusez du peu). On peut avoir un mot d’absence si on décide de ne surtout pas communiquer sur ce qu’on fait (et encore, tout se sait toujours, donc ça tient plus du recul d’échéance que de la manœuvre efficace), mais dans un cas comme le mien ou la transparence est un pilier fondateur on prend… cher.
Travail, famille, amis, physique, choix, goût musicaux, … Pas de pitié pour les croissants! Tout peut y passer et même pas peur du ridicule!
Globalement ça glisse plutôt bien sur mon triple bouclier en kevlar renforcé beurre salé, je crois en ce que je fais et je suis tout à fait à même de soutenir publiquement mes choix.

Mais y’a des jours où on n’a pas envie, des jours où y’a poney aquatique, des sujets qui touchent plus que d’autres, une lassitude qui essaye parfois de s’installer.

Alors on apprendre à esquiver, à s’en foutre, à se concentrer sur ses choix et le stress qu’on s’impose déjà tout seul comme un grand. Ou, pour certains, on coule. Et ça c’est vraiment triste.

 

  • Psychologie de comptoir.

Il y a aussi une autre composante essentielle quand on est éleveur, c’est la relation avec les adoptants. Difficile de composer avec toutes ces attentes, souvent aussi nombreuses que le nombre de personnes ayant adopté à la raterie.
Il faut gérer avec ses propres capacités (mauvaises dans mon cas), la sensibilité des gens en face, parfois un problème grave pour le raton. Et laissez moi vous annoncer un truc: bien souvent on a du mal à se comprendre. La raison est simple, nous n’avons juste pas la même vision des choses, la même façon d’avancer, les mêmes attentes. Du coup éleveur et adoptants arrivent à tenir des positions farfelues, très éloignées de la réalité.

En tant qu’handicapée sociale tout à fait consciente de mon problème, j’ai parfois du mal à faire passer ce que je ressens vraiment. Je ne suis pas expansive, je ne sais pas gérer la peine des gens, je suis un robot. Je suis toujours heureuse d’avoir des nouvelles et des photos, je suis toujours peinée par un départ,  mais je ne sais pas le montrer. Je reste consciente qu’une fois adopté le raton n’est plus « à moi », mais je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter et d’en devenir lourde. Je sais que les adoptants font au mieux selon leurs convictions à eux, mais quand ça se tamponne avec les miennes j’ai toujours du mal à ne pas aller chercher des baffes (souvent méritées).

50/50 et balle au centre, difficile pour l’éleveur de gérer tout ça, compliqué pour les adoptants d’affronter un éleveur parfois trop impliqué.

 

  • Des petits mouchoirs.

Ils sont partis, depuis plus ou moins longtemps, mais ils restent à jamais nos bébés. On garde un œil bienveillant sur eux et en cas de souci la peine est toujours présente. Ce serait mentir que de la décrire aussi forte que pour un de nos rats à nous, mais ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas là qu’on ne pense plus à eux.

Je n’aime pas quand un bébé de chez moi est malade, je n’aime pas quand ça se passe mal pour lui, je n’aime pas quand il y a un problème, bref je m’inquiète certainement plus pour eux que pour mes propres rats (NB: et je ne sais pas correctement le montrer, cf au dessus).

Et puis des fois on a du bol, on est le grand gagnant du super gros lot: le raton qui meurt à la maison. Schizophrénie passagère, soulagement « au moins c’est pas arrivé chez l’adoptant », on garde ses merdes en internes. Violente claque que celle de ce petit corps dans nos mains, c’est pas juste, c’est jamais juste. Il faut gérer la peine de l’adoptant, le message qu’on va lui délivrer (comme un pied). On se met sa propre peine derrière l’oreille et on avance, jusqu’à la prochaine fois.

Et ces petits peines du quotidien s’accumulent, doucement, participant parfois à l’installation de cette vilaine lassitude.

 

  • De toute façon, je suis nulle.

On est déjà pas mal avec tout le reste, mais il y a encore une petit couche à ajouter par dessus: les résultats. Car oui, des fois, on est super con et on se fixe des envies d’objectifs pour se pourrir le moral (si ce n’était pas déjà fait)

C’est comme ça qu’on en arrive à de beaux combos: Raton est mort, je suis dégoutée pour lui et pour son humain, j’ai pas réussis à leur donner la belle et longue vie que je vise, je ne fais que de la merde * emporte pièce, hop * . On ajoute une dose de psychologie de comptoir ou tout va être dit de travers parce qu’on est un gros boulet, le compte est bon.

Bien sur l’aspect sentimental est ce qui fait le plus mal lors d’un départ/problème. On pense surtout à l’animal qui souffre, à l’humain qui se retrouve face à tout ça. Mais en tant qu’éleveur on se doit aussi de penser à ce qu’on fait, plus loin que « ah dommage ». Enfin moi je pense comme ça, et chaque problème est à mes yeux un échec, une chose que J’AI foiré et qu’une autre personne, un être vivant, doivent assumer. Pas de quoi en être vachement fiere donc. Je sais qu’on parle de vivant, qu’il n’est pas possible d’avoir ce qu’on veut à la carte, mais je ne pourrai jamais m’enlever cette idée de la tête. Il me faut un coupable et il est hors de question de rejeter la faute sur le rat ou son adoptant… Limë, avec la pelle, dans la cuisine, parfaite candidate à l’auto claquage.

 

S’ajoutent à tout ça les tracas classiques d’un adoptant: les rats malades, les décès, la gestion d’une troupe au quotidien.

La reproduction est indéniablement une magnifique aventure, et si j’en donne les « mauvais points » au dessus, il y a aussi beaucoup à dire sur les bons. Mais l’être humain est ainsi, à quantité égale le malheur aura toujours plus d’impact.

“Nandemo wa shiranai wa yo, shitteru koto dake.”